
Hier soir, j’assistais à Londres à un concert de musiques de film d’Ennio Morricone, dirigé par il maestro lui-même. Je ne savais pas encore que l’histoire d’un spectateur prendrait autant de place que Morricone dans mon compte rendu. Laissez-moi vous raconter…
Alors que les gens s’installent et que les musiciens commencent à arriver sur scène et à s’accorder, je vois un gars saoul comme une botte, visiblement alcoolique fini et habillé comme un clochard, s’asseoir à quelques rangées de moi pour être délogé par trois fois, car il occupe la place de quelqu’un qui arrive. Il n’a pas l’air agressif mais plutôt bavard, et avec la voix forte mais cassée à la Tom Waits qu’il a je commence à m’inquiéter, car plusieurs places autour de moi sont encore inoccupées. Et si je l’avais comme voisin? Je retiens mon souffle, car quelqu’un lit son billet et l’envoie dans ma direction. Juste à droite devant moi... « Ah non!, me dis-je. J’espère qu’il ne sera pas trop tannant! »
Le gars saoul se laisse glisser dans son fauteuil et je peux maintenant me rendre compte qu’il empeste fort l’alcool, notamment… Il se retourne et raconte à deux Italiens assis à côté de moi qu’il a gagné son billet, a toujours rêvé d’assister à un grand concert et adore Morricone. Il doit avoir une quarantaine d’années mais son visage ravagé et raviné par l’alcool et le soleil semble beaucoup plus vieux. Les deux Italiens me regardent d’un air entendu et soulèvent les épaules. Ma!
Les lumières s’éteignent et la rumeur se tait. Puisque je connais les musiques de film de Morricone depuis l’enfance – grâce aux célèbres western-spaghettis de Sergio Leone - je m’attends à voir arriver sur scène un monsieur très vieux et plutôt frêle, mais le vénérable compositeur, âgé de 77 ans, a le pas alerte et la souplesse d’un jeune homme. Svelte, en queue de pie, le maître lève sa baguette et la magie commence.
Dès la première pièce, la salle est conquise et applaudit bruyamment. J’avais pu me rendre compte avant d’entrer dans la salle que le public était composé de nombreux Italiens et franchement, ça s’entend! L’ambiance est chaleureuse et les Brava! fusent de toute part. Génial! En plus d’un concert d’excellentes musiques de film jouées par un orchestre symphonique accompagné d’un chœur de 90 personnes et dirigé par une légende vivante, je me suis payée un voyage en Italie!
Après quatre ou cinq pièces, une belle grande brune vêtue d’une robe de soirée rouge, arrive sur scène pour chanter les ouh-ouh d’Il était une fois dans l’Ouest, que tout le monde connaît et attend. Je pensais que mon Tom Waits du East End commencerait vite à roupiller dans l’obscurité, mais il se tortille plutôt pour mieux voir la soprano. Mes deux voisins italiens rigolent et font semblant de lui donner des baffes dans l’air pour qu’il arrête de gigoter. Quand l’appel du coyote du thème de Le bon, la brute et le truand retentit, il ne peut s’empêcher d’émettre des borborygmes censés imiter le ay-ee-ya-ee-yaaa du hautbois puis se tait. Les rides profondes autour de ses yeux deviennent des canyons et son visage se fend du large sourire de Tuco le truand.
Le concert s’achève sur les thèmes du film Mission, plus lyriques, et j'aperçois le gars un peu moins saoul qui s’essuie les yeux tranquillement. Après la dernière pièce, il applaudit à tout rompre comme tout le monde, heureux comme un roi, et se lève lui aussi pour acclamer Morricone et demander trois rappels. Il a maintenant le droit de hurler «Yeahhh! » avec les autres et il jubile. Quand les lumières se rallument, je le suis dans l’escalier pour écouter ses commentaires, qu’il distribue à qui veut l’entendre. «Wow! Un truc comme ça, ça n’arrive qu’une fois dans une vie!», s’exclame-t-il.
C’est alors que je me rends compte jusqu’à quel point il a conscience de ne pas être à sa place et d’outrepasser sa classe sociale. Il sort ses plus belles manières, me fait du «après vous (en français), ma’am» pour me laisser passer et annonce tout haut « Hé! J’ai fait de mon mieux!». Quelqu’un un peu plus bas dans l’escalier lui lance «T’as bien fait ça, mon gars!». Avant de retrouver la rue, le gars continue de s’extasier : «Vous vous rendez compte? Combien de temps ça a duré? (Tout juste deux heures, en fait.) Et tout ça sans boire ni fumer! C’est géant!». Oui, t’as raison mon gars, parfois ça n’arrive qu’une fois dans une vie…
12 commentaires:
Ton récit m'a laissée les larmes aux yeux. Belle humanité...
Dans un autre ordre d'idée, je me dis que j'aurais vraiment aimé entendre toute cette belle musique. Je pourrais me contenter d'un CD!
C'était très touchant, en effet.
Malheureusement, aucun CD ne peut remplacer un tel concert. Voir près de 200 personnes sur scène unir leur talent pour exprimer la musique écrite par un compositeur qui dirige lui-même sa musique, c'est vraiment unique, et le gars dont j'ai parlé était tout à fait capable de l'apprécier.
Ne tourne pas le fer dans la plaie! Je sais bien qu'un CD ne remplace pas un tel déploiement d'artistes! Je voulais me faire des accroires! :D
Moi aussi ça me fait pleurer et je crois bien que tu avais les yeux dans l'eau toi aussi à voir le bonheur de ce gars là!
J'aurais aimé être là moi aussi, snif!
Merci de nous avoir raconté la soirée à défaut d'entendre le concert; ça fait du bien!
Chanceuse! Comme j'aurais aimé assister à ce spectacle! J'adore les musiques de film de ces western-spaguettis.
Et pour ton voisin dans la salle, je suis contente pour lui. Il a dû vivre de fortes émotions au cours de cette soirée.
Beo et Tangerine, merci. :)
Splendide. Et ce gars, qui sait, c'était le bon, la brute et le truand à lui tout seul :-)
Vraiment très touchant comme billet. Je peux vraiment m'imaginer la scène et ça devait être de toute beauté... le gars a vécu les plus beaux moments de sa vie!
Gryphon et Jean-François : Oui, sans doute. ;)
Une belle leçon d'humilité et de respect :) Ce gars là a probablement vécu la plus belle des soirées depuis des lunes ... et ça lui a sûrement pris tout son p'tit change pour se pointer là, parmi une foule qui n'était pas la sienne ... ça fait chaud au coeur, des histoires comme ça ! Merci Blue :)
Merci Geneviève. :)
Quelle chance ! Morricone, mon musicien de musique de film préféré, et Londres, cette ville que j'adore !
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