Si Paris ne m'enchante plus guère, je dois quand même à la France d'avoir changé le cours de ma vie. C'était en juin 1998. Une longue histoire d'amour virtuelle avec un Français qui finit en queue de poisson (La France est une garce qui a toujours eu un chic fou pour laisser tomber ceux ou celles qui l'aiment. La Nouvelle-France en sait quelque chose...) et voilà que j'accepte l'invitation amicale d'un autre Français de passer mes vacances à Montpellier en guise de prix de consolation. Comme j'étais sans travail et sans le sou à l'époque, j'ai aussitôt vendu mon piano et ma guitare pour payer mon billet d'avion et avoir un peu d'argent de poche.
C'était mon premier grand voyage. Gérard m'a accueillie à bras ouverts, avec une générosité que je n'ai jamais oubliée, tout en sachant que je pleurais en pensant à un autre. Il ajoutait un -ou à la fin de mon prénom, à la façon des gens du Sud, et je me sentais bien. Réchauffée. Importante. J'ai repris confiance en moi et dans les autres, malgré la vie difficile que je menais au Québec.
Soudainement, presque par magie, le monde est devenu petit, ouvert, accessible. Ce n'était plus une abstraction mais une somme d'endroits où je pourrais être heureuse et rencontrer des gens qui, si différents de moi qu'ils puissent être, sont aussi humains, au sens le plus noble du terme. Gérard m'a donné le monde en cadeau, et à partir de ce moment, je savais que je n'arrêterais plus de voyager.
Cependant, je n'ai jamais voyagé dans le but ultime d'assouvir une soif intellectuelle que mon pays ne peut étancher. Je ne méprise pas le Québec parce que les musées n'y intéressent pas grand-monde. Après tout, le Louvre fonctionne d'abord grâce aux touristes... La France ne m'a pas non plus attirée pour sa supériorité culturelle. Si les Français parlent mieux et ont un vocabulaire plus riche que les Québécois, ils n'écrivent pas mieux leur langue et sont moins nombreux à parler couramment une langue seconde, toutes proportions gardées. Et puis la culture en France est institutionnelle et plutôt rigide. J'appréciais mon petit groupe de lecture de Québec, qui se réunissait au café du coin. Au Québec, la culture peut fleurir spontanément, n'importe où. Il suffit d'une craquelure dans l'asphalte et ça pousse.
J'ai fait mes premiers voyages en France pour trouver de la chaleur humaine chez des gens qui ne me ressemblent pas nécessairement. Par curiosité aussi. Pour trouver des ressemblances dans les différences et des différences dans les ressemblances. Pour en sourire et en garder une certaine tendresse. Pour l'amitié, avec un peu de chance. C'est d'ailleurs ce que je fais dans tous les pays où je vais. Les plaisirs culturels sont la cerise sur le sunday, disons. Je veux d'abord du feeling.
Il va sans dire que j'ai passé d'excellentes vacances au soleil, à la mer, grâce à Gérard. Nous avons mangé aux meilleures tables, visité tous les lieux touristiques de la région et beaucoup ri, mais l'amour n'était pas au rendez-vous, malgré tout. « On est des super copains », disait-il. Je lui ai rendu visite plusieurs fois à la fin des années 90, et chaque fois il me traitait comme une princesse et m'invitait partout où c'était bon et beau. Gratuitement.
Quand j'ai fini par gagner ma vie raisonnablement bien et que j'ai voulu l'inviter à mon tour, il m'a dit « Garde tes sous! Ou invite quelqu'un d'autre en pensant à moi ». C'est ce que je fais au moins une fois par année, en souvenir de ce qu'il a fait pour moi. Je choisis une personne étrangère, apparemment moins fortunée que moi et que je ne reverrai sans doute jamais (car selon le principe de gratuité, je ne dois pas essayer ainsi de m'en faire une amie), et je l'invite au théâtre ou à un concert, en espérant qu'un jour elle choisisse de me remercier en me donnant les traits d'un étranger de passage en mal de chaleur humaine.
Lectures
Il y a 14 ans
4 commentaires:
Quel homme, ce Gérard. Avec du coeur comme on veut croire que tous les gens du Sud de la France en ont.
Tu es chanceuse d'avoir reçu ce cadeau de la vie. Et bien sage de le redistribuer.
@Caroline : les gens du sud de la France ont du coeur (je ne dis pas ça parce que j'habite Avignon ! :) )
Un billet qui me réconcilie avec le genre humain et qui a fait naître un sourire sur mon visage en cette belle matinée...merci...
Merci à tous et à toutes et bienvenue à verokimo.
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