
Des commentaires ou des courriels que j'ai reçus ces derniers jours m'ont amenée à réfléchir sur la transformation profonde que les voyages - et en particulier les séjours prolongés à l'étranger - peuvent provoquer chez les gens et sur la perception qu'ils ont d'eux-mêmes, de leur pays d'origine et de leurs compatriotes.
Partir, c'est mourir un peu, dit-on. On meurt à soi-même, à ses limites et à la rassurante homogénéité qui caractérise de nombreuses sociétés pour devenir une sorte d'OGM culturel. Mais partir, c'est aussi vivre au pluriel. On adopte l'art de vivre français, l'humour anglais, la dolce vita italienne, l'ouverture d'esprit néerlandaise. On se met à triper sumo, fado, tango, vitraux médiévaux et on apprend à dire «bonjour» et «merci» en plusieurs langues. On concocte un délicieux curry flambé au calvados, une étonnante tajine au caramel d'Écosse ou un succulent souvlaki mariné au saké. Bref, on mute.
Mais le jour où l'on rentre au pays, qu'est-ce qu'on fait en tant que mutant qui boit sa Guinness «tablette» et lève le nez sur une Mol Ice? Que faire pour retrouver une place parmi les siens sans avoir envie de les trouver plates, drabes et ignorants ou de céder à la tentation du snobisme? Comment éviter de mépriser ou de juger ceux qui ne sont jamais partis ou peut-être jamais au delà du dépanneur ou d'Old Orchard et qui suivront tranquillement le même sentier battu toute leur vie parce qu'ils ne savent pas, parce qu'ils n'ont jamais vu ou parce qu'ils ont peur de manquer de petits cailloux blancs pour retrouver leur chemin? C'est un piège dans lequel je ne veux pas tomber.
Est-ce possible de planter doucement la petite graine du voyage et de la découverte dans leur tête et leur coeur? Et si on commençait par aller visiter la province voisine, voir si les maudits Anglais nous haïssent tant que ça? Si j'avais le moindre pouvoir décisionnel à Ottawa, j'établirais un service obligatoire d'un genre particulier mais en rien militaire : tous les jeunes de 16 à 20 ans devraient - au moins une fois - séjourner quelques semaines dans une famille d'une province où l'on parle une autre langue officielle, et j'aurais le budget pour que tout le monde en ait les moyens. Je suis sûre que la société ne s'en porterait que mieux.
17 commentaires:
Je suis probablement moins pessimiste sur le sujet ;-)
Partir, c'est aussi vivre un peu (plus), voir renaître, qui sait?
Par contre, je partage tes observations sur le retour au bercail; on aura, une fois avoir pris goût aux voyages, plus en commun avec un autre nomade qu'avec des sédentaires. C'est sans doute le prix à payer pour avoir goûté à l'interculturel - prix que perso je paye volontiers :-)
Bienvenue gryphon du Mexique! Oui, bien sûr, je le prends au sens de renaissance et de développement (qui va jusqu'à la mutation, parfois!), même si le poème de Haraucourt, dont cette phrase est tirée, est effectivement bien triste et négatif.
J'ai seulement voulu retenir l'idée de ne plus vraiment pouvoir revenir en arrière dans ses schémas de pensée après l'expérience des voyages. ;)
Voici le poème, d'ailleurs :
RONDEL DE L'ADIEU
Partir, c'est mourir un peu,
C'est mourir à ce que l'on aime :
On laisse un peu de soi-même
En toute heure et dans tout lieu.
C'est toujours le deuil d'un voeu,
Le dernier vers d'un poème;
Partir, c'est mourir à ce que l'on aime.
Et l'on part et c'est un jeu
Et jusqu'à l'adieu suprême
C'est son âme que l'on sème,
Que l'on sème en chaque adieu :
Partir, c'est mourir un peu.
Edmond HARAUCOURT (1891).
"Et l'on part et c'est un jeu" - tiens? ce vers détonne un peu du reste; idée intéressante, même si je soupçonne Hauraucourt d'utiliser "jeu" comme on dirait "futilité".
J'en ai profité pour lire tes posts précédents. Superbe, cette histoire de Gérard! Je t'ajoute dans mes liens :-)
Je vois beaucoup de belles choses ces temps-ci, que ce soit à Londres ou ailleurs, et souvent, je me dis: "Mais que ferai-je de toute cette beauté à laquelle j'ai la chance de communier ici?"
Comment faire fructifier ce privilège? Je ne peux pas me contenter de stérilement garder en moi ce que j'ai vu.
Ce sera mon défi au retour. Mais je pense que je partage déjà un peu de tout cela grâce à la magie du blogue!
Et puis, je connais un tas de Québécois qui ne voyagent pas comme moi. Je pense aux membres de ma famille, des gens simples mais plein de coeur, de sagesse, de dignité. Des gens qui me rappellent la grand-mère de Blanche (http://www.worldsreligionsafter911.com/)!
Une chance, donc, que même parmi ceux qui n'ont pas vu le monde, au Québec, beaucoup ne sont pas devenus des Elvis Gratton pour autant... Mais pour les autres, ouille! Il faut faire ventiler.
Elvis Gratton? Quelle horreur! :)
Heureusement, j'en connais quelques-uns aussi qui ne sont jamais partis pour X raisons mais qui ont l'esprit ouvert sur le monde.
Gryphon, merci! Désormais, tu figures aussi dans mes liens. :)
Je serais entièrement d'accord avec ce service obligatoire d'un genre particulier. Voyager fait tomber bien des préjugés, permet d'élargir sa vision de la vie, des gens et du monde et d'enrichir son âme...
Mmmmoui, je ne suis pas partant pour ce type de service obligatoire; pour nous autres ptits gars qui ont connu le service militaire, tout ce qui de près ou de loin ressemble a du service obligatioire nous fait pousser les canines d'au moins cinq centimètres.
Plus sérieusement, une telle obligation aurait plutôt l'effet contraire: imagine tous ces gens qui, parce qu'ils seront obligés de quitter leur environnement habituel, iront se refermer sur leur identité et détesteront cordialement tout ce qui leur paraîtra différent... Voyager, c'est plutôt la conséquence d'une ouverture d'esprit, et non l'inverse.
PS: Au fait, c'est qui, Elvis Gratton?
Gryphon, je vois ce que tu veux dire. Disons que l'idée, c'est de permettre à tout le monde de le faire, mais c'est vrai que j'imagine des irréductibles dont la haine des anglophones ou des francophones se transmet de génération en génération sans qu'elle ne repose sur autre chose que la Conquête ou je ne sais quoi... Je te jure que j'ai connu un Britannique dont la mère déteste les Français à cause de la guerre de Cent Ans!
Pour Elvis Gratton, vas voir à
http://fr.wikipedia.org/wiki/Elvis_Gratton
et à
http://www.panorama-cinema.com/html/critiques/elvisgratton.htm
Blue, merci d'avoir éclairci Gryphon sur l'élément culturel si québécois qu'est Elvis Gratton...
Caroline, tu peux développer le sujet dans ton blogue comme tu sais si bien le faire, si ça te dit. ;)
Tiens, Gryphon ! ;-)
C'est marrant, je me pose exactement la même question que toi, Blue, mais d'un autre point de vue : moi j'ai peur de me perdre moi-même en partant, pas de perdre les autres. Ce que je veux dire, c'est que j'ai peur de ne plus être la même, pas vis-à-vis de miens, mais là-bas, à cause de la barrière de la langue, de différence culturelles... Peur de ne pas savoir me faire "reconnaître" pas les Anglais, en somme !
@Deborah. Oui, je comprends ce que tu veux dire et j'ai remarqué que Gryphon a également ce point de vue. quant à moi, je ne sais pas trop pourquoi je n'ai pas cette peur de ne pas être reconnue, mais je vais y réfléchir. ;)
En tout cas, je trouve le sujet tout à fait passionnant.
Pour ton idée de service obligatoire, c'est un peu ce qui se passe déjà en Europe pour tous les jeunes qui vont en séjour linguistique en Angleterre, Allemagne ou Espagne. Et plus tard encore, avec les échanges Erasmus...
Pour le Canada, ça serait une bonne idée. Bon nombre de mes amis québécois ne sont jamais allés à Vancouver.
Oui Olivier, très peu de Canadiens ont visité leur pays, malheureusement...
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