01 février 2007

Le syndrome d'Hérouxville

Un village de 1 300 habitants, Hérouxville, en Mauricie, hier encore inconnu de 99,9 % de la population québécoise, publie des «normes de vie» de cinq pages et voilà que les gens s'arrachent la chemise sur deux continents. Une partie du Québec réagit comme si on venait de publier Mein Kampf II, une autre souhaiterait que toutes les villes se dotent d'un code de ce genre tandis qu'en Europe les champions déçus du multiculturalisme, les Britanniques, cliquent frénétiquement sur toute nouvelle qui mentionne le mot Haywrouville (Merci Caroline pour cette info!). Qu'est-ce que ça veut dire, tout ça?

D'abord, rétablissons les faits, cela me semble urgent. Un coup d'oeil au site Web de la petite municipalité suffit pour me convaincre que Hérouxville n'est pas gouverné par un dictateur xénophobe et raciste, quoi qu'en disent certains journalistes-blogueurs déchaînés (Martineau et Lagacé, entre autres), mais par un élu, un homme ordinaire au vocabulaire défaillant, armé de bonnes intentions, qui tente de répondre tant bien que mal aux préoccupations de ses concitoyens, inquiets, dans un contexte de débat social sur des accommodements raisonnables qui dérapent et d'incitation par le gouvernement à l'installation d'un plus grand nombre d'immigrants en région.

Cet homme s'adresse ensuite à Immigration Canada pour lui demander de l'aider à peaufiner sa «solution». La démarche est démocratique et honnête, mais les normes de vie telles qu'elles se présentent sont - comme on peut s'en douter - très maladroites. Hérouxville ne compte peut-être qu'un seul immigrant, par ailleurs fort content de son sort et bien intégré, mais son initiative exprime un malaise ressenti, je crois, par une bonne partie de la population québécoise, dont il faut parler.

Je vais donc présenter ces normes de vie point par point et les commenter.

À propos des femmes

Le maire insiste sur l'égalité des hommes et des femmes, car même si évidemment la lapidation, l'excision ou même le meurtre de femmes sont interdits par le Code criminel, il a quand même remarqué qu'une bonne partie des problèmes liés aux immigrants concerne le refus de cette égalité. La France, un pays expérimenté en matière d'immigration musulmane et africaine, insiste elle aussi sur cette égalité dans sa brochure d'accueil des immigrants, même si l'interdiction de la discrimination sexuelle est aussi inscrite dans ses lois. La France mentionne même la polygamie, chose à laquelle notre bon conseil municipal n'a pas pensé...

À propos des enfants

L'école est obligatoire pour les enfants, et la violence à leur endroit interdite. Normes inutiles, car inscrites dans les lois.

À propos des festivités

Écouter de la musique, boire de l'alcool et danser sont des choses normales dans la société québécoise... Bon, les talibans ne sont quand même pas arrivés chez nous, là! Calmons-nous! Quoique j'ai entendu parler d'une musulmane qui a interdit à une non-musulmane de boire de l'alcool en sa présence... dans un restaurant! (Oui, je la connais personnellement et elle n'est heureusement pas représentative de tous les musulmans, je sais.)

Faire des sapins de Noël à la fin de l'année civile concerne autant la sphère publique que la sphère privée. Cela fait partie de notre patrimoine et cette fête n'est pas que strictement religieuse. On peut ouvrir un débat sur le sens de Noël, mais disons qu'en gros le maire veut dire que nous tenons beaucoup à nos traditions festives. Bon point.

À propos des soins de santé

Aucune loi n'interdit qu'un homme soit soigné par une femme et vice-versa. Le maire en parle en long et en large, conscient du fait que ce problème commence à devenir épineux dans certains hôpitaux de Montréal. Aucune loi ne l'interdit, mais on sent le besoin d'insister sur le danger de céder aux pressions, car cela porterait atteinte au principe d'égalité entre les hommes et les femmes et mettrait en péril notre système de soins de santé déjà bien fragile. Bon point.

Les hommes peuvent assister aux cours prénataux de leur compagne. Le maire fait clairement allusion au problème qui s'est posé récemment au CLSC de Parc-Extension. Ce problème relève de la mixité, normale au Québec, et du droit du père à participer à la naissance et à l'éducation des enfants, reléguées uniquement aux femmes dans plusieurs cultures. Bon point.

Un médecin peut pratiquer une transfusion sanguine sans égard aux tabous religieux si la vie du patient en dépend. Ce point s'adresse évidemment aux témoins de Jéhovah et je crois que cette question a déjà été débattue à la Cour suprême, mais je n'en connais pas l'issue.

À propos de l'éducation

Les filles ont leur place à l'école, qui est maintenant laïque. Les demandes de locaux de prière seront donc refusées. Les armes sont interdites dans les écoles. Tous les enfants peuvent faire du sport. La nourriture servie à la cafétéria est traditionnelle et ceux qui n'en veulent pas mangent ailleurs. On chante des chansons de Noël. On enseigne l'histoire nationale et la biologie dans les écoles. Ici, on soulève encore le problème de l'égalité des sexes avec la place des filles à l'école et dans les sports. Il est également fait référence au kirpan, perçu comme une arme plutôt que comme un symbole religieux. Il me semble que la cour a tranché en faveur de la valeur religieuse du kirpan, mais le débat sur le degré de laïcité dans les écoles n'est pas clos.

Personnellement, l'intégrisme laïque à la française ne me plaît pas vraiment. Quant à la nourriture, il est facile de toujours prévoir un menu végétarien, ce qui règle bien des problèmes de nature alimentaire, philosophique ou religieuse. Ce serait un accommodement raisonnable à mon sens, et d'ailleurs c'est ce que font les compagnies aériennes et même les congrégations catholiques qui hébergent des étudiants de toute confession. Au fait, pourquoi le maire s'inquiète-il donc du sort des cours d'histoire et de biologie dans les écoles???

À propos des sports et des loisirs

Rebelote à propos des filles et du sport et de la mixité, notamment dans les piscines. Vous saurez apprécier ce nouveau mode de vie, si c'en est un, en partageant nos us et coutumes, dit le maire. En gros, habituez-vous, c'est de même icitte pis c'est l'fun. ;)

Ils ont oublié de parler des shorts et des vêtements de sport ajustés, cause des tourments de l'enfer des juifs ultra-orthodoxes voisins d'un YMCA de Montréal.

À propos de la sécurité

Les fonctions policières peuvent être exercées par des hommes et des femmes. Encore ce bon vieux principe de l'égalité des sexes si difficile à avaler pour certains...

On se promène à visage découvert pour faciliter son identification. La seule exception, c'est à l'Halloween. Nous acceptons que l'on nous prenne en photo pour les pièces d'identité. On fait bien sûr allusion au hiqab, ce voile intégral qui pose vraiment un problème dans notre culture, et pas que pour des raisons de sécurité. Cela concerne la représentation de la femme comme objet de tentation, ce qui est avilissant à nos yeux, et porte atteinte au principe d'égalité des hommes et des femmes, absolument non négociable chez nous, en plus de couper la communication. Le hiqab symbolise une division trop marquée entre les personnes de religions différentes.

À propos du travail

Nous avons des normes du travail et des jours fériés à respecter, car ils sont régis par des lois, votées démocratiquement. Les hommes et les femmes travaillent côte à côte. Les conventions de travail ne prévoient pas de dispositions relatives aux prières. Autrement dit, pas de congé férié pour toutes les fêtes religieuses de toutes les religions. Et quand on travaille, ben on travaille et la religion n'a pas sa place.

Ce point peut faire l'objet d'un long débat, car que penser de la capacité de travailler sous pression et avec précision d'un chirurgien épuisé par un ramadan? Ou des compétences de cette policière du Royaume-Uni qui refuse de simplement serrer la main d'un homme car les musulmanes ne touchent pas d'autres hommes que leur mari? Comment fera-t-elle pour en arrêter un? On peut tout de même se poser la question et demander des clarifications à ce sujet de manière à être rassurés, le cas échéant.

À propos des commerces

Le maire insiste encore sur la mixité chez les employés de commerces et les consommateurs. Il ne faut pas se surprendre non plus de voir plusieurs sortes de viande côte à côte, comme du poulet, du porc, de l'agneau, etc. , dans un étal. On voit que le maire veut aussi éviter les situations dans lesquelles des musulmans ou des juifs exigeraient que le porc soit vendu à un autre endroit que le reste de la viande, le problème étant toujours l'exigence et non le bon vouloir du boucher, qui peut décider d'accommoder quelques clients autrement s'il en a la capacité.

À propos des familles

Les parents élèvent ensemble leurs enfants et les filles sont libres d'épouser qui elles veulent. Les membres d'un couple peuvent être ou ne pas être du même sexe, de la même religion, de la même race, etc. Dans nos familles, les garçons et les filles mangent ensemble à la même table des légumes et/ou de la viande et peuvent manger les deux en tout temps de l'année. Si les enfants mangent de la viande, ils n'ont pas à savoir qui a tué l'animal ni comment il a été tué ni quel jour. Ces viandes sont approuvées de toute façon. Encore des allusions de bon aloi à l'égalité des sexes et une allusion au mariage homosexuel, permis par la loi. Quant à la formulation de la question relative à la viande cachère ou hallal, elle est farfelue et la question inutile. Le maire explique que chez nous, eh ben, c'est comme ça. Cependant, je ne vois pas en quoi un maire peut se mêler de ce que les gens mangent chez eux!

Conclusions

Je pense qu'il faut sentir dans ce «Chez nous, c'est comme ça» en cinq pages, un besoin des gens de se protéger contre les exigences exagérées d'autres cultures, mais également un besoin de se définir et d'expliquer - d'une façon bien naïve et maladroite, cependant - notre mode de vie, nos traditions et nos valeurs aux immigrants et de leur dire que nous les accueillons et leur accordons les mêmes droits que nous mais qu'ils ont aussi l'obligation de respecter notre culture et notre mode de vie et de vivre avec nous. Il n'est pas possible de recréer ici le pays qu'ils ont quitté.

Finalement, si de simples citoyens sentent le besoin de faire cette démarche, on peut se poser cette question : les gens d'Immigration Canada font-ils bien leur travail? Renseignent-ils bien les immigrants sur la vie au Québec et au Canada? Peut-être bien que non. À en croire nos chers Français mécontents d'immigrer.com non, assurément! Peut-être y a-t-il encore du travail à faire de ce côté-là de la clôture?

Mais revenons à l'exemple de la France. En France, les immigrants qui veulent obtenir un titre de séjour reçoivent une brochure qui présente un peu les «normes de vie» des Français, ils voient une vidéo présentant les institutions françaises et certaines coutumes régionales et sont invités à signer un contrat d'accueil et d'intégration, à ce jour facultatif (mais son obligation est à l'étude). On les instruit aussi sur l'égalité absolue et non négociable entre les hommes et les femmes et on leur rappelle ce principe d'égalité à de nombreuses reprises tout au long de la formation civique (de huit heures) et des entretiens avec les agents de l'immigration. Toutefois, en consultant le site Web de l'ANAEM, l'organisme responsable de l'accueil des immigrants, j'ai constaté que 8 % des refus féminins de signer ce contrat sont motivés par... l'interdiction par leur conjoint de le faire ou la pression communautaire!

La cohabitation harmonieuse n'est vraiment pas gagnée avec les éléments radicaux ou ultra-orthodoxes de certaines cultures, même avec la meilleure préparation possible, mais jusqu'où va l'obligation de vivre en harmonie avec son voisin? Doit-on s'effacer devant lui pour préserver la paix? Je crois que l'initiative de Hérouxville annonce qu'il est nécesaire de réexaminer le contrat social passé avec nos immigrants, qui viendront en plus grand nombre au cours des prochaines années, d'expliquer davantage nos caractéristiques culturelles non négociables et d'annoncer ainsi nos limites en matière d'accommodement raisonnable.

13 commentaires:

Blue a dit...

SVP, ne cliquez pas sur les liens ci-dessus, ce n'est qu'une publicité que je n'arrive pas à effacer!

Pur bonheur a dit...

En tout cas, ce maire a remis le débat sur la table. On ne parle que de ça depuis l'article 'Ici on ne lapide pas les femmes'.
Faut croire qu'on a pas fini d'en parler .

Anonyme a dit...

Je ne suis même pas sûr si c'est si naïf que ça; on dirait que ce maire a voulu faire son Voltaire, genre sus à l'infâme.

Biologie et histoire? Ça s'adresse probablement aux créationistes ou à tout type de simple d'esprit (béni ou pas) qui prend la Bible au premier degré.
Bien entendu, s'il n'y a pas vraiment de problème de trouver un consensus sur l'enseigenment de la biologie, ça se complique avec l'histoire. Quelle histoire enseigner? Je ne sais pas si le maire a été clair là-dessus...

Blue a dit...

Tangerine, moi je crois qu'il faut en parler.

Gryphon, il parlait de l'histoire nationale. Je doute fort qu'il connaisse Voltaire, vu la pauvreté de son vocabulaire. Voltaire, c'est trop chiant à lire quand on ne connaît que 500 mots. ;)

En entrevue, le gars parle même d'"accommodations raisonnables", au lieu d'accommodements.

Je crois que ces gens ont peur et qu'il faut clarifier la situation.

Caroline a dit...

Pour l'histoire, enseigne-t-on la préhistoire ou Adam et Ève (comme on aime à la faire dans la Bible Belt)? Je pensais que c'était ce que les normes de Hérouxville voulaient envisager dans la question "histoire", non?

Aussi, en Grande-Bretagne, des gens enseignent l'histoire du monde (sans doute de leur pays d'origine???) avant tout, au lieu d'insister sur l'histoire du UK, déformant ainsi le corpus. Ça peut aussi être un problème à éviter. Mais je pense qu'au Québec, c'est moins facile de passer à côté du corpus principal, il y a l'examen d'histoire de sec. 4, etc.

Pour la policière, je ne sais pas si tu comptais relever toutes les allusions à l'actualité dans les normes d'Hérouxville, mais ça fait référence aux policières montréalaises qu'on a invitées à laisser intervenir leur collègue masculin si un cas implique un juif hassidim.

En tout cas, intéressant billet, tu t'es prêtée à un bel effort. Je n'aurais pas pris la peine de chercher au juste quelles étaient les fameuses normes d'Hayrouville Merci!

Blanche a dit...

Je lis ton post juste après celui de Caroline -> ça y est je suis calée sur le sujet Hérouxville(comme tu le sais, en France on est en ce moment bien trop occupé par les élections pour s'intéresser à autre chose (?))

Je suis d'accord avec ton analyse au sujet du maire d'Hérouxville, et très surprise de lire que les arrivants en France reçoivent des brochures et ont des 'cours' sur les valeurs de la société française.
Je l'ignorais, et moi qui pensais que seuls les US savaient accueillir leurs immigrants (ils prêtent serment et doivent parler anglais, ce qui les aide définitivement à se sentir Américains), eh bien il va falloir que je reconsidère la question!:)

Merci encore Blue, d'élargir mon horizon!

Blue a dit...

Caroline, ils parlent de l'histoire nationale, j'ai corrigé dans le texte. Et puis oui, je suis sûre que ça débat à mort sur les méchant hérouxvillois sans même être allé les lire, ces normes!

En passant, Martineau s'acharne sur eux sur plusieurs billets. Une telle hargne pour ce qui est vraiment dit, c'est bizarre, non?

Blanche, oui, mais l'enseignement de la langue frnaçaise n'est pas obligatoire en France pour obtenir un visa de 10 ans. Les cours sont pourtant gratuits et bien structurés! J'ai vu des gens installés en France depuis plus de 15 ans, incapables de tenir une conversation ou de comprendre quoi que ce soit, qui l'ont reçu même après avoir refusé ces cours. C'est pas normal. Pas besoin de le parler à la perfection, mais il faut au moins se débrouiller un minimum, à mon vis.

Blue a dit...

Blanche, la France accueille les immigrants qui se donnent la peine de suivre le processus normal d'immigration et d'obtenir des papiers en règle. Pour les autres, c'est tout le problème.

Beo a dit...

Blue, tu as fait une synthèse magnifique! Parce qu'au loin; c'est bien beau d'avoir les échos mais avec ton billet on a les grandes lignes de la démarche des gens d'Hérouxville.

Au chapitre des familles: j'ajouterais les mariages obligés qui existent encore, quitte à envoyer la fille dans le pays d'origine, en vacances genre... pareil pour l'excision et les crimes d'honneur qui sont encore hélas le calvaire de bien des femmes! :(

Blanche a dit...

Je suis entièrement d'accord avec toi; la maîtrise de la langue locale est une condition sine qua non pour une intégration réussie.

Blue a dit...

Merci Beo! J'ai parlé à mon père au Québec et il dit que plein de municipalités veulent suivre l'exemple de Hérouxville. Pendant ce temps-là, le gouvernement ne fait rien... C'est un cas isolé, hein, mon frisé?

Blanche, quand on sait ce que ça coûte apprendre une langue étrangère, et pour eux les cours sont gratuits! Je ne comprends pas...

Beo a dit...

Blue; sauf erreur, hier sur Cyberpresse, Gilles Duceppe soulignait l'importance de l'action d'Hérouxville et qu'il ne fallait pas nécessairement dénigrer leur démarche...

blass a dit...

Nous vous invitons cordialement à visiter notre nouveau site web où vous pourrez trouver une copie des normes de vie de notre municipalité revue et corrigé


Site Web: http://herouxville.somee.com


Merci

Jim Blass
http://herouxville.somee.com
municipalite.herouxville@hotmail.com