25 octobre 2006

Une identité de carton-pâte

Quelques maisons de Place royale, à Québec

Ce matin, en lisant l'intéressant billet de Caroline sur le syndrome de Paris, je me suis dit que c'était le bon moment pour parler de la déprime dont souffrent la majorité des immigrants québécois qui débarquent à Paris. J'en ai connu personnellement cinq et tous (dont moi) ont mis une bonne année à se remettre de cette déprime, à trouver leurs marques et à enfin (sauf une, mais pas moi!) apprécier la vie en France dans toute sa différence.

Peut-on aussi appeler cette déprime le syndrome de Paris pour touristes déçus ou est-elle plutôt attribuable à la perte douloureuse d'une illusion profondément ancrée dans l'inconscient québécois par les nationalistes, celle de l'identité française telle qu'ils la professent?

Au Québec, on nous rebat les oreilles depuis toujours à propos de notre identité française, de nos racines françaises, de nos ancêtres français, etc., pour des raisons politiques. On nous apprend à idéaliser la France et à rejeter systématiquement tout ce qui est anglais, comme si nous n'étions pas assez grands pour faire la part des choses et apprécier nos deux héritages culturels. Il faut peut-être accepter le fait que les Anglais ont gagné la guerre, que la Nouvelle-France n'existe plus, que le Québec fait partie du Canada et que 400 ans ont passé en terre d'Amérique...

Il faut dire qu'au début, les gouvernements francophones ont voulu protéger légitimement cet héritage français, mais que le tout a fini par être récupéré par les nationalistes à des fins de propagande séparatiste pour nous faire croire que nous n'avons rien à faire avec les «Anglais» qui peuplent le reste du Canada.

Erm... Chers amis français, n'en prenez pas ombrage, mais je crois que nous avons pas mal plus de choses en commun avec les Anglais qu'avec les Français et qu'un Québécois le découvre un peu brutalement quand il s'installe en France. Donc, le bon côté de l'affaire, c'est que vous n'êtes aucunement responsables de notre déconfiture d'expatriés. :)

Nous parlons (presque!) la même langue que vous, nos ancêtres étaient effectivement presque tous français et, comme vous, nous aimons bien manger et avons un peu de sang latin, mais nos similitudes s'arrêtent à peu près là. Cette ressemblance limitée, qui implique des ressemblances avec le Conquérant maudit, est toutefois très déplaisante aux nationalistes québécois.

La même Place en été

D'ailleurs, dans les années 70-80, un certain gouvernement n'a pas hésité à tripoter l'histoire de l'architecture pour dépouiller la Place royale de ses éléments architectoniques britanniques, bref, la refranciser et la rendre plus conforme à l'image disneyesque de berceau de la Nouvelle-France que les nationalistes voulaient lui donner. C'est M. Luc Noppen, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en patrimoine urbain, que j'ai déjà eu comme professeur d'histoire de l'architecture, qui m'en avait fait prendre conscience. Mais d'autres spécialistes, tels Jean Cimon, n'en pensent pas moins :

«Ainsi, la moitié de la restauration architecturale dans l’arrondissement de Place Royale est basée sur des approximations livresques et sur une conception mesquine et faussement «nationaliste» d’un patrimoine urbain qui supprime deux siècles d’histoire urbaine (après la Conquête de 1760) et l’apport précieux des Britanniques à la beauté et à l’urbanité du Vieux-Québec. (1)

Ben voilà. Même moi, qui n'ai pourtant jamais été nationaliste, j'ai constaté des effets de ce brainwashing sur moi, en bonne partie grâce à mes pérégrinations entre Paris et Londres. C'est dommage, car je pense que sans cette vision déformée de la réalité qu'on nous a apprise et qui ressemble beaucoup à celle d'un parent divorcé immature désireux de rabaisser l'ex pour s'attirer les faveurs exclusives de l'enfant, je me serais adaptée plus rapidement et sans attentes irréalistes à la vie en France.

1) Promoteurs et patrimoine urbain, Montréal, Éditions du Méridien, 1991, p. 38.

30 commentaires:

genevieve a dit…

Wow ! Rien à rajouter sinon, en plein dans le mille !
J'ai la même opinion que toi depuis que j'ai travaillé à Londres (et visité Paris). On nous a carrément extorqué tout notre patrimoine anglais, ici au Québec et on prétend qu'on est des purs produits français, ce qui est archi-faux.
Et ça fait du bien d'entendre ça de la part d'une Parisienne-Londonienne éclairée ;)
J'ai moi aussi eu la chance d'avoir Luc Noppen comme prof d'histoire de l'architecture (drôle de coïncidence!) et j'ai lu le livre que tu cites en bas de page. Si on connaissais un peu mieux notre architecture ici, au Québec, on ne se laisserait pas berner par de telles manipulations historiques. Malheureusement, ce n'est pas le cas ...

Blue a dit…

Merci, Geneviève. ;)
On nous traite comme des enfants au Québec et c'est vrai qu'on nous a volé tout notre patrimoine anglais. Quelle honte!

Amic a dit…

On nous a même volé notre drapeau. Au Québec, il est impossible d'afficher le drapeau de la province sans être catalogué de séparatiste. C'est dommage. On peut aimer le Québec sans vouloir le séparer du Canada.

Blue a dit…

C'est tout à fait vrai, amic.

Caroline à Londres a dit…

Blue, tu me pardonneras mon commentaire têteux: je trouve ton billet vraiment passionnant et pertinent. On s'en était déjà parlé, et tu résumes très bien là tout ce que tu m'avais appris.

Je me demande pourquoi cette information ne circule pas. C'est trop subversif, je suppose? Pourtant, c'est tellement central. Pas tant l'aspect architectural que le vol de l'aspect anglais de notre identité. Comme la mère qui rabaisse le père devant son enfant en garde partagée, en effet.

Eh là là! (Les mots me manquent, mais je n'en pense pas moins...)

En tout cas, bravo pour ce billet et les photos que tu as choisies sont ben belles! :D

Caroline à Londres a dit…

(Ah. Tu vois, je trouve tes photos belles. J'aime les décors de carton-pâte, alors? Misère!)

Blue a dit…

Merci Caroline, mais rassure-toi, à peu près tout le monde aime ce qui plaît à l'oeil et, oui, la Place royale est jolie mais aussi refaite qu'un top modèle. ;)

Gryphon a dit…

C'est peut-être la question qui tue, mais vous ne vous sentez pas proche des Américains, puisque c'est le grand voisin du sud?

Blue a dit…

hihi... C'est en effet la question qui tue, Gryphon. Même si nous regardons les mêmes séries télévisées et les mêmes films et que nous écoutons la même musique, personnellement, je ne me sens pas du tout proche des Américains (sauf dans leur rapport au travail, peut-être, et dans le fait que je me sens Nord-Américaine) et j'en ai connus quelques-uns.

Je suis même née à 40 km de la frontière US, mais non. Niet. Je ne crois pas leur ressembler beaucoup. On peut peut-être dire qu'au départ, les Américains étaient des Anglais dissidents, donc... ;)

Roxart a dit…

Catch Me If You Can!*

Désolée de ce commentaire léger et plus ou moins pertinent (et même impertinent! ;)... c'est que j'ai le cerveau frit après avoir traduit 15 000 mots et révisé la moitié. J'essaierai de faire mieux plus tard! ;)

Une chose est certaine, je l'adore ma Place royale!!!

*"The arrest scene in France was actually shot in Place Royale, Quebec city. The church in the background is called Notre-Dame-des-Victoires and the bust in the middle of the place is of Louis XIV." Source IMDB

Blue a dit…

Gryphon, si tu étais déjà venu faire un tour au Canada, je pense que tu verrais pourquoi je vois plus d'affinités avec les Anglais qu'avec les Américains.

D'un point de vue historique, il nous reste encore pas mal de références culturelles, politiques et symboliques avec l'Angleterre (architecture victorienne dans plusieurs villages, système parlementaire anglais, portrait de la reine sur nos dollars et participation au Commonwealth). Quand je rentre chez nous, maintenant je vois sa trace partout (surtout quand je vois des villes qui s'appellent Ripons, Sherbrooke, Hull - dont le nom a été changé!, etc.).

Avec les Américains, ce que nous partageons nous arrive surtout par les ondes (musique, télé), marques de commerce et quelques traités commerciaux très contestés (libre-échange et bois d'oeuvre) mis à part... Personne n'est jamais enthousiaste au moment où ces traités sont signés. On les subis un peu parce que le voisin est gros et intimidant.

Il n'y a jamais eu de lien "parental" entre nous, on va dire.

Volker a dit…

Je vois. Donc c'est un peu comme les Mexicains. Alors, autre question qui me tarraude, les Canadiens (anglophones) se sentent-ils eux-mêmes Anglais? Parce que si c'est oui, il n'y a plus d'identité canadienne, non? Ça se complique ;-)

Gryphon a dit…

oups? volker = gryphon (en parlant d'identités, lol)

Blue a dit…

Euh... Ce n'est pas comme si nous nous sentions anglais, c'est juste que, du moins pour ma part, je reconnais leur apport dans mon identité culturelle.

Les anglophones du Canada n'ont pas cette dualité culturelle anglaise/française, donc le problème ne se pose pas pour eux. ;) Ils ne se sentent pas plus anglais que nous, je pense bien, mais statistiquement ils sont plus attachés au lien historique que le Canada a avec l'Angleterre et ses symboles. Ils parlent anglais et leurs ancêtres sont anglais. Ça leur est naturel.

Je ne crois vraiment pas représenter l'opinion générale des Québécois sur cette question (elle doit être choquante pour bien des Québécois) à cause de la manipulation dont j'ai parlé dans mon billet.

Je ne pense pas non plus être plus lucide que d'autres là-dessus. Je me considère juste chanceuse d'avoir pu prendre du recul face à ce qu'on nous fait avaler sur notre culture.

Caroline à Londres a dit…

Gryphon, ne serait-ce que dans le roastbeef que ma mère nous sert avec amour le dimanche midi, je m'aperçois qu'on est plus anglais que l'on pense, au Québec!

Je sais, ce n'est pas un argument qui vole haut et ça ne répond pas à toutes tes questions. Mais je m'aperçois qu'il y a plein de recettes que ma mère fait qui sont anglaises, et ça me surprend. Je ne savais pas que l'on mangeait si anglais que cela, au Québec.

Blue a dit…

J'ai une grand-mère qui cuisinait vraiment beaucoup à la mode anglaise. Roastbeef (un classique au Québec), pouddings, gâteaux aux fruits confits, crème anglaise sur les desserts. La mode victorienne a fait fureur dans l'ameublement au Québec à l'époque et constitue le plus gros des antiquités qu'on trouve aujourd'hui. L'architecture anglaise (elle était admise pour les banques, car elle faisait plus "sérieux" et prestigieux que l'architecture française) est partout. Nos déjeuners traditionnels sont anglais (oeufs, bacon, fèves aux lard, toasts, confiture ou marmelade, muffins, gruau). Il y a plein de détails dans le quotidien comme ça. La culture anglaise a toujours fait partie de nos vies sans trop qu'on le sache ou qu'on l'admette.

genevieve a dit…

Même notre pâté chinois a des racines anglaises: le Sheppard Pie ;)

Blue a dit…

Oui, c'est drôle... on ne l'a même pas appelé "pâté anglais"! ;)

Tangerine du Québec a dit…

Très intéressant ton billet. Ce qui a de génial c'est que tu es sur le terrain et tu peux comparer. Tu m'as instruite ce matin :o)

Blue a dit…

Merci, Tangerine. C'est aussi un terrain glissant, j'en suis consciente. ;)

Adriana a dit…

Intéressant, je ne suis pas certaine d'embarquer dans la théorie de la conspiration concernant l'effacement de la culture anglaise, je pense que c'était une réaction normale pour résister à l'anglicisation - quelles qu'en soient les conséquences maintenant. C'est vrai qu'on a beaucoup en commun avec les autres pays du Commonwealth - sans avoir habité au Royaume-Uni, je me sens très proche culturellement de mes amis d'Australie et de Nouvelle-Zélande, on se rend compte combien les institutions anglaises ont façonné notre culture!
Pour la France et le choc culturel, comme tu dis on s'y identifie beaucoup plus (qu'à d'autres pays) mais je crois que c'est surtout le fait qu'on partage une langue qui crée l'illusion qu'on puisse s'adapter plus rapidement en France que dans un autre pays, alors qu'en fait le choc culturel est probablement plus fort, parce qu'on s'y attend moins. Et encore là, ce n'est pas le fruit d'un endoctrinement de nos gouvernements qui veulent nous convaincre qu'on est Français, les Français ont souvent aussi un (gros) choc culturel quand ils s'installent au Québec!
Finalement, après 3 ans en Europe j'habite maintenant en Californie et je dois dire que je me découvre beaucoup d'affinités avec les Américains: un certain pragmatisme, la hiérarchie moins forte qu'en Europe, et les contacts sociaux qui sont semblables au Québec.. en même temps, certaines caractéristiques me font vraiment grincer des dents!
Bon, désolée pour le long post, j'arrête ici, mais c'est vraiment très intéressant!

Blue a dit…

Merci Adriana, ton point de vue est intéressant.

Sans aller jusqu'à parler de "conspiration concernant l'effacement de la culture anglaise", je pense qu'on peut s'entendre pour dire que c'est politiquement incorrect de soulever cette question. ;)

Et effectivement, j'ai souvent dit aux gens que je me serais adaptée plus vite à la vie en France si j'avais eu à apprendre la langue. La connaissance du français m'a donné une illusion de familiarité et de facilité qui m'a freinée dans mon "intégration".

Anonyme a dit…

Bon... j'ai pas eu accès avant maintenant pour loger un commentaire: la faute à blogger je crois.

Sur le moment, quand j'ai lu ton billet Blue, j'ai eu un grand soupir de soulagement, en me disant -Enfin, quelqu'un qui partage mon feeling! Un feeling qui ne peut pas exister quand on ne sort pas du Québec, pour vivre ailleurs.

L'histoire de la Place Royale est malheureusement un bel exemple du "camouflage" qui nous a été imposé. On peut très bien être nationaliste sans dénigrer ce que l'Angleterre a apporté à notre culture.

Aussi: on peut très bien être Québécois sans être nationalistes/séparatistes...

Je tiens un respect pour la monarchie britanique qui me vient de mon éducation personnelle, et j'apprécie qu'on soient "autonomes" sur ce point au Canada.

Le déracinement aidant, les premières fois que je voyais la Reine à la télé, ici: j'étais émue. C'était tout nouveau pour moi! Maintenant je sais pourquoi. Je VIS mon attachement à ce que j'ai de british en moi. :)

Et qui n'a pas dévoré un bon gâteau Reine Elizabeth hein???

Anonyme a dit…

billet intéressant.
En temps que français, j'ai jamais considéré le Québec comme un pays français. Mais comme un mélange de culture américaine et française.
Je pense que la réaction de mettre l'accent sur la partie française du patrimoine est normale et même souhaitable. En effet sans cela, le Québec n'est rien qu'autre d'un bout d'Amérique du nord banal.
De plus il faut bien voir que cette réaction vient en retour d'une volonté continuelle des anglais d'effacer totalement ce que l'on appelait à l'époque "la race française". Race que l'on tenait en faible estime.
Donc de mon point de vue c'est un combat qui se joue à deux.
Après sur le séparatisme. De mon point de vue, non on ne peut pas être Québécois et fédéraliste.
Parce que le fédéraliste justement est une force centripète qui veut gommer les provinces.
D'ailleurs on trouve aussi des indépendantistes dans d'autres province, comme l'Alberta qui risque de nous faire bien des surprises bientôt...

Blue a dit…

Beo : Oui, on peut aimer le Québec, sa culture et la langue française et être Québécois tout en souhaitant se réconcilier avec le passé et en intégrant sa part d'héritage british. Je suis très contente de voir que je ne suis pas la seule de ma sorte. ;)

Cher anonyme,je respecte votre point de vue mais je suis toujours désolée de voir un nationaliste ressortir le rapport Durham, vieux de 170 ans, pour justifier la séparation du Québec en 2006.

Toutes les provinces canadiennes que j'ai visitées ou dans lesquelles j'ai vécu m'ont montré un caractère propre à chacune, alors je ne vois pas tellement ce que vous voulez dire par "gommage des provinces".

Quant à moi, je suis heureuse d'assumer toutes mes racines culturelles, françaises et anglaises, et ne m'en sens nullement menacée. Au contraire, c'est ma richesse que je suis contente de partager. ;)

Anonyme a dit…

Blue: j'avoue que je me suis sentie bien seule en 8 ans... sur ces points de discussion. :(
C'est moi que ça réjouis de lire des avis totalement en accord avec mon vécu! :)

Blue a dit…

Quelle joie! Compañera... ;)

Anonyme a dit…

Il est drôle cet anonymus user.... quand sur 23 cantons Suisses, la Fédération n'en nie aucunement l'existence ou les droits... il se passe la même chose au Canada.

La question n'est pas d'occulter les identités des Provinces, et je suis pas certaine que l'acharnement des nationalistes à tout crin du Québec: se froisse pas les autres provinces donc: des compatriotes, qui vivent dans la même fédération.

Il serait souhaitable Anonymous user de t'identifier si tu souhaites vraiment avoir une discussion de fond: quoique ce n'est pas mon blog hein! ;)

Véro a dit…

Ton billet est très pertinent et m'a fait beaucoup réfléchir...

Et même si la période Nouvelle-France m'intéresse beaucoup au point de vue historique - j'ai étudié en histoire et je m'intéresse aux semences anciennes - et pour d'autres de ses aspects parfois assez originaux, je crois aussi qu'il ne faut pas négliger les autres cultures qui ont influencé notre identité. D'ailleurs, j'adore la période 19e siècle qui est bien plus influencée par le côté britannique que français il va s'en dire.

Blue a dit…

Beo, je suis de ton avis. Les "utilisateurs anonymes" n'ont désormais plus accès aux commentaires. Et puis je préfère discuter avec des gens qui ont eux-mêmes un blogue. Comme ça c'est donnant-donnant. C'est pas toujours aux mêmes à bosser et à se faire critiquer, hein!! ;)

Véro, bienvenue chez moi. Moi aussi, je suis intéressée par l'histoire de la Nouvelle-France (et l'histoire tout court), mais il ne faut pas oublier que nous ne sommes pas morts après la Conquête et que nous avons continué à évoluer... avec les Anglais. ;)