
Cathédrale de Salisbury, en Angleterre
Les passeurs de lumière. C'est ainsi qu'on appelait respectueusement les maîtres-vitraillistes des cathédrales au Moyen Âge. Comme je m'intéresse depuis plusieurs années au vitrail - que j'ai maintenant la chance d'admirer ailleurs que dans les livres - et que j'ai suivi une formation professionnelle de vitrailliste à Paris, j'ai eu l'audace de chercher un stage de travail non dans un atelier, mais directement sur un chantier de cathédrale : le fantasme ultime du vitrailliste. Et j'ai trouvé!
Échafaudages sur lesquels j'ai travaillé dans le cadre de la restauration des vitraux de la salle capitulaire (où se trouve la Magna Carta) de la cathédrale de SalisburyMa demande de stage a été acceptée à la cathédrale de Salisbury, en Angleterre. Cette cathédrale, bâtie au XIIIe siècle, est la plus haute en Europe du Nord et l'une des plus belles en Angleterre. En septembre 2005, j'ai donc passé deux semaines à l'atelier permanent de la cathédrale, où j'ai appris à travailler sur des échafaudages en oubliant ma peur des hauteurs, à déposer des vitraux (les retirer des fenêtres), soigneusement numérotés au préalable et inscrits sur les plans, à les restaurer et à les remettre en plomb.
Dépose des vitraux de la rosace, sur le palier le plus élevé des échafaudages. L'armature en métal est l'originale (ce qui est rare) et date donc du XIIIe siècle.
D'abord, petite déception : les vitraux du Moyen Âge ont presque tous été détruits, non par une guerre ou un incendie, mais par l'architecte attitré à la restauration de la cathédrale au XIXe siècle, qui les trouvait trop abîmés et surtout pas assez au goût du jour. Quelle catastrophe! On m'a raconté que parmi les rares vitraux médiévaux qui subsistent à la cathédrale, on trouve surtout des anges... car des gens les trouvant jolis les ont récupérés au dépotoir et leurs descendants les ont par la suite offerts à la cathédrale, à la demande d'un architecte plus avisé que le précédent. J'ai donc travaillé à la restauration de vitraux d'environ 130 ans. Au fond, j'avais juste un peu moins peur de casser une pièce. ;)
Le diable, original du Moyen Âge. Il y a toujours un diable dans les vitraux d'une cathédrale. Celui-là se trouve à la hauteur des combles et n'est pas visible de la nef.
Des anges, sauvés de la destruction
J'ai aussi effectué des travaux de conservation. Autrement dit, j'ai nettoyé à la ouate et à l'eau distillée des vitraux situés à la hauteur du triforium, c'est-à-dire au dernier étage de la nef, qui n'est pas accessible au public. C'était assez impressionnant car il fallait porter un harnais rattaché à un filin d'acier en cas de chute! C'est aussi là que je me suis aperçue que la fumée d'encens et de quelques bougies, même dans un aussi grand espace, c'est vraiment salissant.
Le triforium. Il fallait marcher derrière les petites colonnes puis encore grimper une petite échelle pour se rendre aux vitraux.
Surtout, ne pas regarder en bas...
Moi, en train d'enlever le mortier au ciseau pour libérer les vitraux enchâssés dans la pierre. C'était émouvant et intimidant de travailler sur de la pierre taillée au Moyen Âge.
Le travail du vitrailliste est beaucoup plus physique et éprouvant que je ne l'avais imaginé, car il faut souvent travailler dehors par n'importe quel temps, grimper des échelles, casser du mortier dur comme du ciment au ciseau, soulever des vitraux lourds et surtout ne pas les faire tomber!
Une machine qui date de l'époque victorienne transforme les lingots de plomb pur à 99% en baguettes, dont on peut régler les dimensions. C'est aussi facile que de faire des spaghettis. Les chutes de plomb sont toutes récupérées et refondues. L'atelier n'a pas besoin de racheter de plomb depuis 25 ans!
Le travail en atelier est un peu plus reposant. Il s'agit d'abord de faire un tracé - avec une sorte de pierre à cirer les chaussures (!), beaucoup moins coûteuse et plus facile à utiliser que ce qu'on utilise en France - sur du papier calque, pour bien noter la position des pièces, et de déplomber les vitraux mouillés (pour éviter de soulever des poussières de plomb oxydé, très toxiques) à l'aide d'une pince.
Selon leur valeur artistique, on remplace ensuite les pièces cassées en en coupant de nouvelles (coupe à l'anglaise, différente techniquement de la coupe française) ou on les restaure en les soudant au ruban de cuivre (comme sur les lampes Tiffany). Les quelques travaux de peinture sur verre étaient naturellement confiés à un peintre-vitrailliste expérimenté.
Un petit vitrail que j'ai restauré. À noter la flamme du fer à souder au gaz...
Finalement, il faut replomber les pièces et les souder pour ensuite nettoyer toute trace de suif (ce qui a l'air d'une chandelle sur la photo et sert à faire prendre les soudures) afin d'empêcher la croissance de champignons microscopiques. Mes deux semaines se sont passées dans la bonne humeur, sur fond de musique et beignets et chocolats pour tout le monde à la pause-thé. J'ai vraiment adoré cette expérience de travail et j'en garde un souvenir impérissable.
12 commentaires:
Tu as une vie bien remplie, chère Blue! Tu dois être quelqu'un de très 'riche', au sens symbolique du terme!
Là tu m'impressionne! C'est un travail de moine ça! C'est merveilleux d'avoir pu mettre en pratique dans un si beau cadre que cette église.
Tes deux semaines ont dû passer trop vite! Merci d'avoir partagé cette belle expérience avec nous!
PS: ça doit en jeter sur un CV ça! ;)
Comme c'est génial!
J'ai toujours été fascinée par le travail du verre et du métal, et d'ailleurs c'est pour ça que je m'étais intéressée à ton blog, en lisant ton profil!
Je n'ai jamais essayé d'en faire, mais j'espère vraiment pouvoir apprendre un jour.
J'imagine ton exaltation d'avoir travaillé sur un si beau chantier, quelle chance!
Superbe "message" !! Moi qui ai un vertige assez prononcé, il serait hors de question que je monte à cette hauteur sur des échaffaudages. Félicitation pour ce travail magnifique car je suis le premier à profiter des vitraux (mais du sol, lol).
Es-tu déjà aller dans la Cathédrale de Metz ? Les vitraux y sont magnifiques
Blanche, merci. Cette "richesse" est bien symbolique, en effet. ;) Disons que je profite au maximum de mon séjour en France et en Europe, car je ne crois pas que j'y passerai toute ma vie. Et si jamais j'y passais ma vie, j'aurai la satisfaction de ne pas avoir perdu mon temps!
Beo : Mets-en, que ça en jette! Tu imagines un CV comme ça au Québec? ;) Le temps a passé trop vite, en effet.
Elté : Je te souhaite d'avoir l'occasion d'apprendre à travailler le verre. C'est tellement beau!
Christophe : Merci. Oui, j'ai visité la cathédrale de Metz (Merci les Prems de la SNCF!). Il y a de superbes vitraux de Chagall. J'en parlerai probablement plus tard...
Ah les vitraux de Chagall, quel émerveillement! J'étais allée à Metz sans savoir qu'ils y étaient, c'était un choc éblouissant!
@Blue, j'ai vu que tu conseillais les formations de la mairie de Paris: l'an prochain quand je rentrerai de Dijon je me renseignerai (j'ai déjà commencé). J'hésite entre le fer forgé et le vitrail, on verra! Le seul problème c'est que j'ai deux mains gauches. En attendant je vais essayer de m'entraîner à dessiner.
Wow! Quelle belle expérience! Tu as beaucoup de 'guts' , bravo ma belle.
Elté : Je suis sûre que ces deux disciplines sont intéressantes. J'aime bien le fer forgé, et puis ça va tellement bien avec le verre!Ne t'en fais pas trop avec le dessin, ce n'est pas si important.
Tangerine : Merci beaucoup, c'est super gentil. :)
wow ! c'est impressionnant cette expérience sur le terrain ! Ça doit être vraiment émouvant de palper la pierre posée là par des ouvriers, il y a de cela plusieurs siècles. Juste d'y penser ça me donne des frissons. Tu as vraiment de la chance ...
Tu es super chou dans ta combinaison de vitrailliste. Et tu fais très professionnelle! :)
C'est vrai, Geneviève. :)
Caroline : ;p
Je ne me moquais pas! :)
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