30 novembre 2006

La vénerie


Quand je vais manger seule au restaurant, il arrive souvent qu'un autre client seul, placé comme par hasard à la table à côté de la mienne par les bons soins de Patrick, mon bistrotier de quartier préféré, se mette à discuter avec moi. Hier soir, j'ai été initiée à la vénerie - ou chasse à courre - par mon distingué voisin de table, un monsieur d'une soixantaine d'années à l'allure toute mitterandienne.

D'abord je lui explique que je suis contre la chasse, car j'aime les animaux vivants et je ne comprends pas qu'avec l'élevage des bovins et la disponibilité de la viande on s'en prenne encore aux animaux sauvages. Je lui sors donc mon imagerie canadienne du chasseur en chemise à carreaux qui s'amuse, entre deux caisses de bière, à aller dans le bois pour tirer avec une arme super sophistiquée sur des animaux en vue d'aller se pavaner en ville, une tête de chevreuil attachée sur le hood de son char*.

Sa revue La Vènerie à la main, mon pseudo-aristocrate de voisin m'explique alors que la chasse à courre est vieille de 2000 ans mais a été transformée en art par François 1er et que loin d'être un trip de colon, c'est une pratique séculaire française noble et écologique. Rien de moins!


Un équipage de veneurs en tenue de chasse traditionnelle

En gros, la vénerie consiste à poursuivre un animal sauvage (traditionnellement cerf, sanglier, renard ou lièvre) avec une meute de chiens, jusqu'à sa prise éventuelle. Les chasseurs (appelés veneurs - d'où le terme «sauce Grand Veneur»), montent habituellement à cheval pour suivre les chiens, qui sont en fait les vrais chasseurs grâce à leur odorat et à leur instinct naturel de prédateur. L'homme n'est là que pour assister les chiens et mettre à mort l'animal, sans arme à feu.

Ce mode de chasse repose sur la connaissance des animaux et la science du chien, qui s'apprennent sur le terrain au prix d'une longue expérience et se transmettent de génération en génération.

Si l'animal traqué est pris, les veneurs sonnent l'hallali à l'aide d'une trompe, qui annonce la mort. L'animal de petite taille est tué par les chiens et celui de grande taille, comme le cerf, par un homme seul (le piqueux) armé d'une dague.

Le cerf traqué, épuisé par la courre, est prêt à charger l'homme qui va le tuer

J'avoue que cette forme de chasse me paraît correcte, car l'animal chassé a de bonnes chances (environ 4 sur 5) de s'en tirer grâce à sa ruse et à son agilité et les chiens pistent généralement une proie qui leur paraît faible, ce qui est tout à fait naturel et bon pour l'espèce. J'ai aussi souligné à mon voisin de table le fait que les hommes d'aujourd'hui ont du mal à exprimer leur virilité et leur atavisme de prédateur dans un monde devenu un peu trop politiquement correct et aseptisé. En attendant que l'on reconnaisse ce phénomène, les plus idiots se défoulent dans le hooliganisme, notamment.

En passant, il est intéressant de noter que de nombreuses expressions tirées du vocabulaire de la vénerie sont restées dans la langue contemporaine : donner le change, sonner l'hallali, marcher sur les brisées, être aux abois, à cor et à cris, etc.

*Avez-vous vu comme je sors mon québécois et mon franglais lorsqu'un sujet m'horripile? :)

16 commentaires:

Anonyme a dit...

Hello Blue! C'est sympa de converser avec des passionnés, il est marrant ton teneur de bistrot :) Présenté comme cela c'est vrai que ça dérange moins, c'est une activité noble. Tes photos sont impressionnantes: le cerf entouré d'une dizaine de chiens par exemple. Et la mise à mort? Sais-tu comment ils la pratiquent?
Ce n'est pas une activité qui force mon admiration... mais je dis rien car j'adore manger du gibier :(

Blue a dit...

Salut Elté! Disons que je peux comprendre le point de vue de ce chasseur, même si je ne chasserais pas moi-même, et j'ai trouvé la conversation intéressante.
En principe, le piqueux vise la carotide de l'animal pour le tuer rapidement, mais je suppose que ça ne se passe pas toujours bien. :(

Ça ressemble quand même pas mal à la façon de chasser la plus ancienne de l'homme, grâce à laquelle notre genre ne s'est pas éteint. ;)

Anonyme a dit...

C'est intéressant et les photos sont vraiment belles.

Anonyme a dit...

Moi, je dis très couramment "sonner l'hallali" ou "marcher sur les brisées". :D (Je rigole, je ne me moque pas.)

Écoute, je trouve cruel de courir après les animaux et leur faire peur. Mais des fois, c'est vrai, on dirait qu'il ne reste plus d'endroits pour que les hommes expriment leur instinct de prédateur s'ils s'en sentent un. Alors, mieux vaut cette activité ultra sophistiquée -- voire raffinée -- que de se frotter sur une fille sur la rue en sortant ivre d'un pub. :)

Un sympa entremetteur, Patrick!

Anonyme a dit...

De prédateur, ai-je dit? De chasseur serait plus juste, je crois.

Blue a dit...

Merci Umzayd.

Caroline, si on lit le Nouvel Observateur ou un truc du genre, on trouve ces expressions assez souvent. Disons qu'elles sont plus recherchées que courantes, mais tout de même, je les connaissais.

Prédateur est plutôt le mot juste, car j'ai vérifié. ;p
"Homme qui se nourrit des produits de la chasse, de la pêche et de la cueillette". - Dic. Hachette

Anonyme a dit...

Oui, oui! Je ne voulais pas te corriger, mais corriger ce que j'avais dit dans mon propre commentaire. Je préfère parler d'instinct de chasseur que d'instinct de prédateur, j'assume plus! Même si ce n'est pas tout à fait juste sémantiquement parlant, selon les vérifications que tu as faites.

Tu sors ton québécois quand tu abordes un sujet qui t'horripile? Intéressante observation que tu fais là! Peut-être parce que c'est très émotif, être horripilé, et que les mots les plus naturels et automatiques nous montent alors à l'esprit? Dans ton cas (et le mien) ce serait alors le québécois!

Anonyme a dit...

C'est drôle parce que j'avais souvent entendu parler de cette chasse sans jamais vraiment savoir en quoi elle consistait. Et de ce que j'en avais entendu, c'était pas jojo et très violent (j'avais évidemment entendu que des critiques opposées à cette chasse).
Donc j'apprécie la description efficace que tu nous a fait ! Après coup, je trouve que la chasse "québécoise" ou le "trappage" n'est pas moins morbide que celle-ci. Ca dure moins longtemps mais au moins, avec la chasse à courre, ce sont un peu des animaux qui chassent entre eux (les chiens + la bête pourchassée). Quoiqu'il en soit, je suis pas en faveur de la chasse en tant que telle, mais je pense que ce loisir (!) est là pour traverser les siècles ;)

Anonyme a dit...

Chassez le naturel, il revient au galop!

Cet adage concerne le retour à la surface du "joual" quand ça va nous chercher aux tripes: et c'est normal!

En tous cas moi je me défoule en québécois quoique... y a plein d'autres réflexes de languagr maintenant mais: c'est pas aussi efficace!

Pour la chasse... sujet délicat

Blue a dit...

Je pense qu'on s'entend toutes : on ne chasserait pas. Mais en discutant avec le chasseur et en lisant sur le sujet j'ai vu un autre point de vue et à ma grande surprise... de la beauté, parce que c'est naturel. La vie et la nature sont souvent violentes, qu'on le veuille ou non. Même la naissance n'est pas dépourvue de violence.

J'aimerais avoir l'avis d'un homme sur la chasse. S'en trouve-t-il pour la condamner?

Anonyme a dit...

Pour être naturel; c'est naturel! Comme tu l'as mentionné: on ne serait pas là pour en parler si les animaux avaient eu le dessus sur nous!

Anonyme a dit...

Bon, écoutez les filles, c'est rudement sympa de vous préoccuper de notre instinct prédateur, mais finalement, non, on a plein d'endroits pour se défouler. Vous n'avez pas lu "High Fidelity" de Nick Hornby? On peut chasser le 45tours introuvable, l'édition rare, et puis il y a les jeux vidéo, voire le gotcha etc. etc. Moi-même je me suis embusqué encore aujourd'hui dans une librairie (c'est la saison des soldes) et je suis tombé en arrêt devant une édition Actes Sud des photos de guerre par Jean Cocteau, que j'ai achevé d'un gros coup de billet de 200 pesos. Belle pièce, joli trophée!
Non non, je vous rassure, on va très bien ;-)

Anonyme a dit...

Je seconde Gryphon: High Fidelity est un excellent livre ;)

Blue a dit...

Gryphon, on est drôlement rassurées, merci. ;)
Mais le voisin de table en question était tout à fait d'accord avec moi là-dessus.
Et puis j'aime bien Nick Horby, mais je ne connais pas ce livre en particulier.

Anonyme a dit...

c'est aussi une solution pour réguler la population des grands gibiers, qui sans la chasse seraient en surnombre ( je croise assez régulièrement des animaux sur les routes :( )

Anonyme a dit...

Que de notes intéressantes, depuis celle sur les Français et le Québec à celle sur Amsterdam... J'avais de la lecture (de qualité) en retard chez toi !
Je partais pour poster sur la note sur le Québec et les Français, mais j'aime bien ton dernier comm' qui clôture bien la discussion, en plus.
Juste une question : peut-on comparer la relation Français/Québec avec la relation Britanniques/Etats-Unis ? Toi qui connais bien les Britanniques, sens-tu chez eux cette même vision fantasmée mélée d'une certaine forme de complexe ? Bon, c'est vrai que c'est difficile en même temps de comparer Québec et USA, il y a déjà une différence d' " échelle " (et de statut politique) de taille entre les deux pays. Toute proportion gardée, ça me fait penser un peu aussi à la vision fantasmée de la Celtie d'outre-manche (Irlande, Ecosse...) par les Bretons. A part qu'il y a un peu un côté inversé : un fanstasme envers un pays de descendants et un autre envers un pays d'origine. C'est d'ailleurs sûrement une différence de taille.
Bon, je suis carrément hors sujet sur cette note... Désolé.
Merci bcp en tout cas pour ces notes passionnantes. :-)